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Une vision Tuniso-tunisienne du pays du Jasmin
J'atterris à Tunis le 30/07 aux alentours de 09:45 du matin. Ayant très peu dormi la veille, je somnole un peu à la sortie, demeurant quelques instants dans le hall, le temps de changer mes Euros en Dinars locaux. Je garde cependant un œil ouvert, histoire de d'entrapercevoir un changement notable dans la liesse présente. La seule innovation constatée ayant été la mise en place de nouveaux panneaux publicitaires coulissants, je me dirige vers la voiture avec ma
sœur, ou nous attend le chauffeur. Accolade, poignée de main virile, nous quittons l'aéroport et j'entame avec lui une
conversation, désireux de récolter un point de vue concret quant aux changements depuis la fuite de Ben Ali (le déchu, comme on l'appelle ici), mais aussi quant aux enjeux de l'élection de l'assemblée constituante, prévue en octobre:
-"Mohamed, tu es parti t'inscrire sur les listes électorales?"
-"Non pas encore...je voulais y aller hier, mais j'étais trop fatigué.."
-"Vas-y, c'est important, et tu n'as plus que deux jours pour t'inscrire."
-" Je vais y aller...je suis un peu paresseux tu sais..."
J'ignore si sa réponse était teintée de candeur ou d'apathie...je suis trop fatigué pour juger. Je rentre me coucher, et patiente, le temps de voir quelques nouvelles et anciennes têtes, et de vérifier, de vive voix, cette soudaine diarrhée verbale dont a hérité le peuple tunisien depuis le 14/01, à la fois sur les réseaux sociaux, mais aussi au niveau des médias, ou la sempiternelle autocensure régnait.
Autant être clair d'entrée de jeu: le mépris et le dédain dont faisait preuve la "famille royale" envers la populace, auxquelles se greffent un enchevêtrement de frustration et de névrose, a débouché sur une chasse aux sorcières sans précédent de ce coté de la méditerranée. Un tel imbroglio médiatico-judiciaire kafkaïen, mêlant exhibition d'images de détention, de procès quasi-quotidiens, ou de biens mal acquis, et déclarations chocs, ou encore appropriation des initiatives révolutionnaires et anti-Ben Ali/Trabelsi, qu'il ferait passer Robespierre pour un fumiste profane. De plus, on s'en prend à la fois aux prévenus de ce triste spectacle, mais aussi aux juges et responsables, les accusant de favoriser, ou de faciliter, la fuite d'anciens dirigeants du RCD.
Le seul hic de ce beau tableau est une stérilité intellectuelle absolue, car, il faut bien le reconnaitre, pour s'approprier et assimiler le sermon " bien mal acquis ne profite jamais, qu'il faudra bien le restituer un jour", le peuple tunisien, dans son ensemble, a fait preuve d'une profonde introspection. Mais ensuite? Je ne peux, ou ne veux, personnellement croire, que cette volonté inébranlable de châtiment soit le seul vecteur de la chute de Ben Ali.
1er Aout, début du ramadan. Je laisse quelques jours passer, décompressant avec la famille et les proches, le sujet de discussion principal étant l'abyssale médiocrité des scénarios des feuilletons ramadanesques, la majorité préférant encore le retour des programmes putassiers de Cactus Prod, détenue par Sami Fehri, un savant et subtil mélange d'Arthur et de Gérard Louvin, en plus couillon. Pour en revenir à la apolitique, il semblerait qu'une scission (si ce n'est un schisme religieux) accouche péniblement d'un clivage pro-ennahdha (le parti Islamiste, se proclamant modéré à l'image du AKP turc), et anti-ennahdha, le programme politique de la quasi-totalité des partis étant inexistant, voire aseptique. Ennahdha donc, parti interdit sous Ben Ali, disposerait d'une vaste campagne de communication, ou plutôt de propagande, qui aurait même pu rendre Goebbels jaloux et impuissant: intervention télévisée journalière (quel superbe éthique tout de même, l'espace audiovisuel ayant pour bailleur de véritables marchand d'armes) , déplacement massif lors des meetings, avec prise en charge totale des participants, sensibilisation des quartiers populaires à l'Islam par une aide financière leur permettant de disposer de conditions de vie décente..en somme, profiter des défaillances et erreurs de l'ancien régime, soucieuse de l'élite, et acquérir les voix des classes populaires, et ainsi accéder aux commandes d'un pays qui les a longtemps refoulé.
Le fait de s'être "libéré" par soi-même, est, de fait, une admirable effort déployé par la Tunisie, mais il ne doit en aucun cas, aboutir sur une autre dictature, au risque de perdre tous les acquis sociaux obtenus depuis l'indépendance. La Tunisie de demain ne doit pas devenir l'Iran d'aujourd'hui.