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Un espace politique pour exprimer un avis, une pensée un opinion... ou tout simplement un avis sur l'actualité. Cet espace se veut de Gauche, libre et solidaire.

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Un an après la chute de Ben Ali

Mediapart

Plusieurs milliers de personnes, des stands d’associations diverses, du pop-corn, un concert, plusieurs défilés et prises de parole des partis politiques… Pour un peu, on se croirait à la Fête de l’Huma. Nous sommes pourtant avenue Bourguiba, en plein centre-ville de Tunis, totalement métamorphosée un an jour pour jour après la chute de Ben Ali. Très tôt, ce 14 janvier 2012, plusieurs centaines de partisans du parti musulman conservateur Ennahda, hier banni, qui tient aujourd'hui les rênes du pays, sont venus installer leur sono et occuper les marches du théâtre de l’avenue. Chants, slogans révolutionnaires... Ils y resteront postés toute la journée. A côté d’eux, comme seuls au monde, une cinquantaine de militants du parti islamique Hezb-e-tahrir brandissent leurs drapeaux noir et blanc, hurlent plusieurs versets du coran. Des passants les toisent, certains les filment. Les militants du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT) les sifflent gentiment : « Regardez, ils n’ont même pas le drapeau tunisien avec eux… »  A 15 heures, quand le bruit des premiers feux d’artifice se fait entendre, les enfants sont aux anges, et la petite fête d’anniversaire déjà réussie.

 

L’avenir de la Tunisie ne se joue pourtant pas ici, mais au cœur des régions qui ont porté cette révolution, bien loin de la douce euphorie tunisoise, et qui ne voient toujours rien venir…

 

« Tu me trouves au même point que l’an passé : j’étais au chômage, je le suis toujours. » Un an après notre dernière visite, au lendemain de la révolution, Zouhair, 29 ans, nous a donné rendez-vous devant le café Tam-Tam de Gafsa. Nous sommes à quatre heures de route au sud-est de Tunis, au cœur du bassin minier qui apporte à la Tunisie ses phosphates, premier pourvoyeur de devises pour le pays, avant même le tourisme. Mais le système de domination économique installé par Bourguiba et perpétué par l'ancien président Ben Ali, qui privilégie les régions du nord-ouest, a survécu à la chute du dictateur. Dans le gouvernorat de Gafsa, qui compte 350 000 habitants, les données sont simples : la région est à la fois la plus riche de Tunisie... et la plus pauvre. Dans ce paradoxe réside le péril qui menace la permanence de la révolution tunisienne, et son avenir.

 

En ce début de l’année 2012, l’économie est plus que jamais au cœur des préocupations de la population tunisienne. Un chômage de 18 %, pour une croissance nulle (contre 4 % l'an passé), tels sont les chiffres de la Banque mondiale. Ceux de l’Etat tunisien ont également de quoi faire frémir, et montrent les disparités qui subsistent entre les régions. De 12 % à Tunis, le chômage monte à 24 % lorsqu’il s’agit de Gafsa. Et encore, il ne s’agit là que de statistiques officielles, avec des outils mis en place sous Ben Ali.

Personne ne connaît la réalité du chômage dans le gouvernorat de Gafsa, mais tous les habitants peuvent décrire la misère et l’angoisse qui se manifestent chaque semaine dans toutes les régions du centre de la Tunisie, marginalisées depuis l’indépendance en 1956.

Dans le « louage » (minibus) qui nous conduit au bassin minier, Mohammed, directeur d’école, nous raconte le quotidien de sa ville, M'dhilla, l’une des quatre principales agglomérations du gouvernorat, avec Gafsa, Metlaoui et Redeyef : « Aujourd’hui nous sommes en souffrance, et la région est divisée, explique-t-il. C’est un peu comme quatre loups affamés qui rencontrent un agneau : ils ont tellement faim qu’ils se jettent dessus, et le déchiquettent au lieu de se le partager. Ce n’est pas ça, le principe de notre révolution. »

Mohammed n’a pas besoin d’en rajouter. Le 6 janvier 2012, le nouveau ministre tunisien des affaires sociales, Khalil Zaouia, a déjà décrit la tension sociale comme « extrême » dans le bassin minier, au lendemain d'une visite dans cette région marquée par la tentative d'immolation d'un chômeur devant le gouvernorat de Gafsa.

 

Traces de pneus sur le sol, débris de vitres éparpillés sur la chaussée… Ce jeudi 12 janvier 2012, l’avenue Bourguiba de M'dhilla porte encore les stigmates des incendies qui ont ravagé quelques commerces et une partie des bâtiments publics dans la nuit du 23 au 24 novembre, après la publication des résultats du recrutement CPG. Dans la région minière, toute l’économie dépend de ces trois lettres : CPG, pour « Compagnie de phosphates de Gafsa », le premier employeur de la région. Le drame, c’est qu’en vingt ans, l’entreprise est passée de 14 000 à 4 800 employés, à la faveur de la mécanisation de la production. « Le point commun qui unit la région, c’est sa richesse, juge Mohamed. Mais il n’y a aucune redistribution, ni transparence dans l’attribution des emplois. Des familles ont eu trois frères embauchés cette année, d’autres n’ont reçu aucun emploi. Pour M'dhilla, l'on nous a d’abord annoncé un quota de 563 embauches, puis on en a eu 430 seulement. Pourquoi ? C’est ce désordre administratif qui créé le chaos et l’insécurité, pas l’inverse. »

Plus globalement, le directeur de l’école dresse un bilan très négatif de l’action du gouvernement provisoire, qui a officié après la chute de Ben Ali : « Dans l’éducation, le travail est pénible, parce qu’il n’y a aucune concertation ni respect du ministre de l’éducation, explique Mohammed. Tout se fait en interne à l’école. On a réussi à maintenir la cohérence des classes, avec un maximum de 25 élèves. Mais au lycée d’à côté, il y a des classes de 6emélangées avec des 4e, c’est une catastrophe pédagogique. Taïeb Baccouche, notre ancien ministre, a fait une année blanche. Pour ne pas en assumer la responsabilité, il a d’avance, en février, dénigré les enseignants dans les médias. Nous avons alors fait grève. Ce que nous voulons, c’est que les principes de la révolution s’appliquent dans tous les secteurs : transparence, équité, dignité. Ce n’est pas seulement une question d’argent. Même avec nos petits salaires (840 dinars pour moi après vingt-cinq ans de carrière, entre 580 et 620 dinars pour un instituteur), nous pourrions être heureux dans notre métier, si l’administration disposait de cadres efficaces, nommés sur leur compétence. »

Mais l’administration tunisienne est demeurée inerte, et en 2012, l’économie de Gafsa dépend plus que jamais de la CPG. Titulaire d’un diplôme en mécanique, Zouhair a remis un dossier cette année, « comme tout le monde dans la région », pour entrer dans le saint des saints, la CPG, détenu à 99 % par l’Etat tunisien. En 2012, la compagnie recrute pour compenser les départs en retraite, et tenter, aussi, de calmer l’ardeur des manifestants qui ont bloqué les locaux administratifs une bonne partie de l’année. Comment s’en étonner, quand la région ne perçoit aucun bénéfice des revenus de la compagnie, qui se chiffre en centaines de millions d'euros, 200 pour 2011, année de toutes les crises selon la direction ?

 

«Pourquoi devrions nous régler les dettes de Ben Ali, dont nous n'avons jamais vu la couleur?»

« L'une des bonnes choses, quand même, c’est que les familles des gens morts ou handicapés à cause de la mine vont enfin entrer dans la CPG, glisse Zouhair. Cela figure parmi les nouveaux critères de recrutement sur dossier. » Depuis notre dernière visite, Zouhair est entré à l’union des jeunes communistes, l’organisation de jeunesse du PCOT d’Hamma Hammami, enfin sorti de la clandestinité imposée sous Ben Ali : « J’y ai trouvé des gens structurés, avec une bonne lecture économique, explique Zouhair. Ils n’ont pas peur de dire qu’ils sont pour la nationalisation des grandes entreprises, et favorables à la suspension du remboursement des "aides" internationales. En Argentine, on a suspendu le paiement de la dette pendant trois ans, ça a sauvé le pays. Le comble, c’est que l’argent que l’on paie aujourd’hui, c’était l’argent de Ben Ali. Ici, on n’en jamais vu la couleur. Non seulement le gouvernement veut que nous, les jeunes de Gafsa, on supporte les maladies liées à l'extraction des phosphates pour rapporter des devises, alors que la CPG ne parvient pas à assurer un travail à tous, mais qu’en plus, on rembourse la dette de Ben Ali ? C’est tout simplement fou. » Il n'y a pourtant pas urgence : la dette tunisienne équivaut aujourd'hui à 35 % du PIB (contre 83,5 % pour un pays comme... la France), pour 410 millions de dollars remboursés au premier trimestre 2011, moins de trois mois après la révolution. L’économie, l’économie, l’économie… C’est ici ce qui préoccupe les Tunisiens, du maire aux chômeurs, de militants d’Ennahda à ceux du PCOT.

C’est aussi le sujet qui obsède Redeyef, ville de 27 000 habitants, épicentre des mouvements de luttes depuis la fin des années 1960. Pour la rejoindre, il faut encore prolonger le voyage de 70 kilomètres, sillonner entre les collines brunes, passer la commune de Moulares, et s’arrêter 12 kilomètres avant la frontière algérienne.

 

A la terrasse du premier café, nous retrouvons les inséparables Hedi et Abid. Professeur universitaire de civilisation arabo-musulmane de 38 ans, Abid fut l’un des prisonniers du bassin minier en 2008, quand Redeyef s’était alors soulevé pour protester contre le trucage de concours d’entrée… à la CPG. Il fut alors condamné à 1 an et demi de prison. En 1980, c’était déjà de là qu’était partie la grande grève contre la politique économique du président Bourguiba...

« Salut ! Nous parlions des anciens du RCD (l'ancien parti de Ben Ali), qui minent l’administration, et dont on ne sait comment se débarrasser, glisse Abid, membre du forum social tunisien, regroupement de personnalités et d’associations actives bien avant la chute de Ben Ali, et concentré sur la promotion des droits sociaux. Le problème, ce sont les 8 000 associations de carton créées sous Ben Ali, dans toute la Tunisie. C’était des noyaux pour le RCD. Aujourd’hui, le changement en Tunisie n’est pas profond. On a coupé la tête, le gouvernement, élu l'assemblée constituante, mais il reste un immense travail pour le terrain. Un exemple : à Redeyef, 15 à 20 associations sociales sont aujourd’hui encore tenues par des anciens RCD. Des associations soi-disant pour les handicapés, les veuves… Le problème, c’est qu’on assiste à une alliance objectif entre Ennahda, qui prône une réconciliation nationale à la va-vite, les salafistes qui veulent étendre leur influence, et les RCD qui veulent se recaser. »

Redeyef n’a cependant rien d’un « Tounestan », pour reprendre le terme inventé par l'élite tunisoise avant la victoire d'Ennahda. Comme à Tunis, les femmes voilées côtoient les habitantes qui se baladent tête nue sans gêne. Ce qui embête nos deux compères, ce serait plutôt le programme économique du parti musulman conservateur, dans une ville qui subit de plein fouet le ralentissement de l’économie depuis la révolution.

 

Redeyef, ville rebelle en autogestion

Redeyef, c’est une ville à part. On reconnaît facilement ses habitants à leur dentition, d’abord jaune, puis noire à partir de 25 ans. Un cadeau des phosphates et des produits chimiques utilisés pour séparer les minerais des impuretés, et qui se répandent dans le sol, puis dans les nappes d’eau… L’espérance de vie ne dépasse pas ici 65 ans, et les maladies respiratoires et cancers développés par les habitants sont légion.

A Redeyef, pas d’affrontements tribaux comme Metlaoui, à une heure de route, en a connu cet été, après l’annonce… du recrutement anarchique de la CPG. Pas d’affrontements ni de mise à sac des lieux publics, comme à M'dhilla en novembre. L’UGTT, le syndicat unique, a structuré la vie publique dans cette ville minière où le PCF comptait même un local en 1927.

A Redeyef, on ne fête pas le 14 janvier, car tous ici savent que « la révolution n'est pas encore achevée », pour reprendre les termes d'Abid. Les habitants honorent simplement le martyr originaire de Redeyef, tué le 13 janvier 2011 à Hammamet, au cap Bon. Sur la colonne qui orne l'unique rond-point de la ville, son portrait a déjà été ajouté aux trois autres, tués en 2008. La principale fête a eu lieu les 5 et 6 janvier, pour marquer l'anniversaire du soulèvement d'il y a quatre ans....

Redeyef, c’est le lieu de la mémoire de ce dont fut capable la dictature. Ce 13 janvier 2012, pendant que les promeneurs tunisois se font photographier avec les militaires, Hedi nous remontrent les images du soulèvement de 2008. C’est ici que, la nuit du 5 au 6 juin 2008, la police pillait et saccageait les domiciles des habitants, après six mois d'insurrection contre les inégalités sociales et le concours de recrutement truqué de la CPG. Le 6 au matin, alors que la population de la ville s’était rassemblée pour encercler et empêcher les forces de l'ordre de quitter les lieux avec les biens volés, ce fut l’armée qui s’interposa, véhicules blindés à l'appui, pour permettre aux policiers de s'échapper...

 

Redeyef, c’est l'histoire d'une ville rebelle, en autogestion depuis que le maire a pris la fuite fin janvier. Depuis un an, les habitants se relaient pour le ramassage des ordures et le nettoyage de la ville. L’élection, mise en place via un bureau de l’ISIE, s’est déroulée sans accroc : 10 000 votants sur 17 000 habitants en âge de voter… et une victoire d’Ennahda remportée dans la moyenne nationale, 37 % des suffrages exprimés. Ce qui inquiète Hedi, ingénieur adjoint en électronique et régulation, délégué UGTT à la CPG depuis 1981. « Le projet d’Ennahda, c’est un projet impérialiste, scande Hedi. Les islamistes veulent mener les pays arabes sur le chemin de l’économie libérale. De ce point de vue, Ben Ali et Ennahda, c’est la même chose. Ce programme n’est pas celui du peuple tunisien : notre problème aujourd’hui, ce n’est pas de rembourser la dette, c’est de réduire le chômage. Notre économie aujourd’hui est basée sur deux choses : la dette extérieure, et le secteur offshore, sur lequel on ne gagne que les salaires. Ici, à Redeyef, les militants RCD gagnent Ennahda en masse. Mais au sein des partis de gauche, il n’y a aucune volonté de travailler ensemble. C’est cela, leur défaite. »

Vendredi 13 janvier, c’est Hedi qui emmène alors voir les vingt et un travailleurs agricoles grévistes de la faim. Employés avant la révolution pour un salaire mensuel de misère de 100 dinars (50 euros), ils ont été augmentés par le précédent gouvernement, jusqu'à toucher 225 dinars. Comme Mansour, artiste peintre et caricaturiste à ses heures, ils demandent désormais d’être titularisés pour pouvoir bénéficier de la sécurité sociale (CNSS en Tunisie), et espérer, un jour, recevoir un semblant de retraite après, pour certains d’entre eux, trente-cinq ans de labeur. 

 

« Inverser la spirale infernale dans laquelle Ben Ali nous a plongés »

De retour à Gafsa, le maire nous attend de pied ferme, et avec lui, deux membres du conseil municipal de douze personnes, constitué à la va-vite après la démission du précédent maire l’été dernier, sur la base d’un vote des comités de quartiers fondés au lendemain de la révolution. Ingénieur et responsable informatique du Groupe chimique tunisien, PDG d’une entreprise d’entretien de jardins publics, Kila Hamza, qui n’est à ce poste que pour un an, a essayé « d’adapter la municipalité aux principes de gestion d’une grande entreprise, glisse le nouveau maire. Il y avait tellement d’abus, des bons d’essence distribués à tout-va... »

En 2011, le budget fut de 4 millions de dinars (à comparé aux 862 millions… de résultat net de la CPG en 2010 !), concentré à 96 % dans le paiement des employés municipaux. La mairie a titularisé 200 employés et obtenu une rallonge de la caisse de crédit du ministère de l’intérieur d’un million de dinars. Trop peu cependant pour entreprendre les travaux nécessaires à la réfaction des infrastructures de Gafsa, complètement défaillantes. « Vous avez vu l’état des routes ? Sans infrastructures, aucun développement n’est possible. Et ce n’est pas avec les 4 à 5 % de notre budget que nous pouvons entreprendre ces travaux. » Alors, comment faire ? « Je ne sais pas, soupire le maire. L’argent du gouvernement ? Des investisseurs étrangers ? La CPG a fourni un petit effort, mais c’est insuffisant. »

Au beau milieu de l’entretien, une femme d’apparence très modeste, vêtements rapiécés et foulard sur la tête, se précipite dans la pièce, en pleurs : elle habite à plusieurs kilomètres du centre-ville, elle supplie le maire de venir enfin creuser le puits que son hameau espère depuis des années… Dans la pièce d’à côté, le secrétaire général de la municipalité tente de faire face aux assauts de cinq collaborateurs en attente de signatures et de documents divers… « Vous avez vu ? C’est très difficile, cette situation », souffle le maire.

« N’importe qui de bonne foi qui voyage dans le bassin minier peut voir nos trottoirs et nos routes défoncés, nos champs de poubelles, nos dents en mauvais état, explique l’avocat de Gafsa, Mohammed Klifi. Nous avons besoin de volonté politique : il faut qu’un pourcentage des gains de la CPG alimente un fonds pour bâtir un plan décennal. »

 

L’économie locale ne s’en sortira pas sans cela. Les habitants de Gafsa ont même essayé de se battre avec les armes économiques héritées de la dictature. Fondé en janvier 2010 par deux Tunisiennes, Olfa Amouri et Souad Belgacem, Archi-call center, doté d’un capital social de 136 000 dinars, disposait, fin 2010, de 70 employés rémunérés 4 dinars de l’heure, « sans les primes ». Les bureaux sont aujourd’hui déserts : « Plus personne ne veut venir travailler, et nous ne pouvons prendre aucun client, glisse Souad. Depuis la révolution, avec l’insécurité, il est impossible pour les gens de faire 40 kilomètres aller, 40 retour chaque jour, surtout si c’est pour un horaire de 23 h à 3 h du matin, comme nous le demandait un client canadien récemment. Aujourd’hui, nous n’employons plus personne, et nos clients s'adressent au Maroc. »

Typique des entreprises offshores très en vogue sous Ben Ali, le centre d'appels bénéficie pourtant de beaucoup d’avantages : exonération de TVA, contribution à hauteur de 9,6 % du salaire pour la CNSS, contre 16,9 pour les entreprises classiques, salaire non soumis aux contraintes du Smic tunisien (230 dinars)... Le loyer est versé au ministère de la technologie, qui possède les locaux. Les deux femmes ont donc pu rééchelonner le paiement de leurs charges sur l’année 2012. « Et encore, vous ne comptez pas les communications payées par le gouvernement, glisse Mohammed Klifi. Les clients français, allemands et autres doivent payer le coût d’un appel local, mais quand l’entreprise est délocalisée, c’est à l'Etat, donc aux Tunisiens de payer la différence ! C’était typique du grand n’importe quoi qui régnait sous Ben Ali. » « Notre entreprise a un potentiel de 1 000 emplois, souligne toutefois Olfa. Il serait peut-être judicieux pour le gouvernement de s’intéresser à nous… »

Principale bénéficiaire de l’économie locale, la CPG concentre tout naturellement le feu des critiques. Très symboliquement, le bureau du directeur, Kaïs Daly, se trouve à Tunis, loin des mines et des locaux de la CPG, qu’il ne visite que rarement. En décembre 2011, suite aux nombreux blocus et sit-in, la compagnie fut forcée de réagir. « La CPG a prévu la création d’une banque, nous dit-on au secrétariat de Kaïs Daly,  pour financer le développement de projet de création d’entreprise, de préservation de l’environnement, et même de diversification de l’économie. » Le capital de cet établissement, qui devrait voir le jour en 2014, s’élèverait à 100 millions de dinars. Près de quatorze agences seraient constituées, entre 2012 et 2014, dans le gouvernorat de Gafsa. Presque une goutte d’eau, comparé aux 862 millions de résultat net de la CPG en 2010, mais « l’un des rares éléments d’espoir » pour Hedi, de Redeyef. « C’est avec ce type de mesure que nous pourrions inverser la spirale infernale dans laquelle Ben Ali nous a plongés. »

Le DG, Kaïs Daly, qui a annoncé le 27 décembre, après les mouvements de grève de la population, un plan pour créer 14 600 emplois grâce aux quatorze agences, déclare avoir soumis le projet au nouveau premier ministre, seul capable de donner le feu vert définitif. C’est sur ce terrain-là, économique, que les Tunisiens attendent le gouvernement d’Ennahda au tournant.

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