Vers la convertibilité du dinar tunisien?
Embarrassés, les alliés d'Ennahda pour former le prochain gouvernement ont tout fait pour aplanir ce qu'ils considèrent surtout comme de l'inexpérience politique. «Jebali a commis une erreur en utilisant le terme de "califat" dans son analyse prospective de l'évolution de la situation en Tunisie et dans la région arabe», a déclaré, mardi 15 novembre, Samir Ben Amor, membre du bureau politique du Congrès pour la République (CPR, deuxième force de la constituante avec 29 sièges). Il estime qu'«il ne faut pas accorder une importance à cette question plus qu'elle ne mérite». «Le CPR est attaché à un Etat civil et ses partenaires partagent ce même choix», a-t-il ajouté, précisant que le CPR se réunira avec le mouvement Ennahda pour discuter de ce sujet, outre plusieurs autres questions.
Sympathisante du CPR, la blogueuse et animatrice de la radio Express FM, à vocation économique, Olfa Riahi, regrette, elle, que Jebali se soit rétracté sans que le débat soit approfondit: «C'est toujours la même chose : un bêtise est dite, la personne s'excuse, et l'on hérite d'un débat stérile... Qui sait en Tunisie aujourd'hui ce qu'est un califat ? A-t-on pris la peine de l'expliquer dans les journaux ? Ces derniers temps, on retient toujours le pire, le ragot, le buzz, jamais l'information, le débat constructif, sur la démocratie, sur l'économie...»
Et en effet, l'autre sujet de la semaine fut l'ouverture, ce jeudi 17 novembre, du procès de Nabil Karoui, PDG de Nessma TV, qui avait diffusé le film Persépolis en arabe dialectal à quinze jours des élections d'octobre. Karoui a fait notamment l'objet d'une plainte de 133 avocats pour «atteinte aux valeurs sacrées». Son procès a finalement été ajourné au 23 janvier 2012.
Bercés par ces polémiques, les Tunisiens passent à côté des principaux enjeux. Car l'annonce la plus surprenante, et la plus dangereuse à court terme pour la Tunisie, n'a pourtant rien à voir avec la laïcité, l'islam ou la liberté de culte. Elle émane de Rached Ghannouchi, dirigeant d'Ennahda, qui a annoncé tout de go, vendredi 28 octobre, qu'il voulait faire du dinar une monnaie convertible. «Nous sommes en faveur de la convertibilité du dinar tunisien», a-t-il déclaré à l'agence Reuters, ajoutant que «nos experts vont donner des éclaircissements sur ce point». D'éclaircissements, il n'y eut point.
Or rendre le dinar tunisien convertible à ce stade a toutes les chances de faciliter la fuite des capitaux des clans jadis proches des Ben Ali-Trabelsi et de provoquer un effondrement monétaire... L'examen de la politique économique proposée par Ennahda, très éloignée de celle de ses partenaires futurs au gouvernement, demeure encore à faire.
À quelques jours de l'ouverture de l'Assemblée constituante, qui doit se réunir le 22 novembre, les Tunisiens n'ont toujours pas eu droit au débat de fond sur les futures orientations économiques et politiques que leur révolution mérite.
À Tunis, les jours se succèdent et les négociations s'éternisent, retardant d'autant l'annonce de la composition du prochain gouvernement. Prisonnier des tractations en coulisses, le débat
public stagne, englué dans une opposition modernistes/conservateurs nourrie de petites phrases, et qui écrase tout le reste. Economie, tourisme (malgré le forum d'Ennahda sur ce thème qui a
attiré les foules, mais suscité peu d'articles critiques), débats sur le règlement intérieur de l'Assemblée constituante, et jusqu'à l'abandon éventuel d'une partie des charges contre Ali
Seriati, l'ancien chef de la sûreté, puis de la garde présidentielle de Ben Ali, accusé de complot contre la sûreté de l'Etat: tous ces sujets sont largement passés sous silence depuis l'élection
du 23 octobre.